Fr. Frank : « Osons dire que le métier d’enseignant consiste d’abord à aimer les élèves eux-mêmes »
- Ecole MARIANISTE
- 28 mai
- 8 min de lecture
Comment accompagner chaque jeune dans toute sa singularité ? Fort d’une longue expérience au sein de plusieurs établissements de notre réseau, Frère Frank Ladouch, religieux marianiste, revient sur ce qui fonde selon lui la mission éducative : l’attention portée à chacun, l’exigence bienveillante et la confiance dans les capacités de tous.

ENTRETIEN AVEC
Fr. Frank LADOUCH
Religieux marianiste, ancien élève de l’Institution Sainte-Marie Grand Lebrun de Bordeaux, enseignant pendant 22 ans à Saint André de Colmar, puis à l’Institution Sainte-Marie Saint-Dié
Comment êtes-vous devenu religieux marianiste ?
Frère Frank Ladouch : Je ne peux pas dire que je sois né dans une famille pratiquante ! Ma mère n’avait pas particulièrement de formation religieuse, et mon père, après avoir reçu les premiers sacrements, avait lui-même assez rapidement lâché la pratique : il aimait visiter les champs de batailles, mais n’était pas très porté sur les abbayes ni les monastères ! C’est donc à ma grand-mère que je dois beaucoup dans mon apprentissage de la foi. Après un déménagement de notre famille dans la banlieue bordelaise (à Mérignac), nous avons entendu parler d’un établissement privé à Caudéran. C’est ainsi que je me suis retrouvé élève de Sainte-Marie Grand Lebrun de la 6e à la Terminale. C’est là que j’ai rencontré les religieux marianistes, dont certains m’ont particulièrement marqué. Je me souviens du Père Morandi, qui dirigeait la chorale, dans laquelle je voulais d’ailleurs rentrer... Après m’avoir auditionné, il a préféré proposer à mes parents de m’inscrire chez les scouts ! Cela a tout de même été pour moi une belle aventure, car notre troupe était accompagnée par des religieux (le père Geysse, Claude Reynes, Augustin Souyris, et d’autres) que nous côtoyions pendant les camps, à la messe ou à d’autres moments. Je les voyais prier discrètement et simplement, mais sans se cacher, et cela m’a touché.
« TOUT CE QUE J’AI DÉCOUVERT DU DOMAINE SCIENTIFIQUE M’A TOUJOURS RAPPROCHÉ DE DIEU AU LIEU DE M’EN ÉLOIGNER. »
Au primaire comme au secondaire, les heures de catéchisme ou de culture religieuse m’intéressaient toujours, car ma curiosité naturelle m’y portait. Bien que n’ayant jamais servi la messe, j’aimais écouter la Parole de Dieu, mais aussi la proclamer comme lecteur ! Cela fait partie de la transmission, qui a toujours fait sens pour moi. Plus tard, lorsque je poursuivais mes études, je m’émerveillais sans cesse de ce qu’il y avait à comprendre de la matière, de l’univers, du corps humain, du système nerveux… À côté d’expériences spirituelles personnelles assez fortes, j’ai retenu de certains livres comme Le Hasard et la Nécessité de Jacques Monod et Pensée d’un biologiste de Jean Rostand - qui s’opposait au précédent - l’idée qu’une pure coïncidence ne suffisait pas à expliquer le fait que l’être humain soit ce qu’il est. Tout ce que j’ai découvert du domaine scientifique m’a toujours rapproché de Dieu au lieu de m’en éloigner. Le Père Délas, directeur de Grand Lebrun, m’avait demandé ce que je souhaitais faire plus tard. « Pourquoi pas prêtre ? » lui ai-je répondu. « Continue d’abord tes études, on verra après. » m’a-t-il dit. J’ai longtemps repoussé cette idée pensant que je n’étais pas fait pour cela. Finalement, à la fin de mon service militaire dans l’aviation, et alors que l’on me proposait d’embrasser une carrière militaire, le choix de la vie religieuse s’est manifesté de nouveau profondément… Ce n’est que plus tard que j’ai franchi pleinement le pas (j’ai prononcé mes premiers vœux comme religieux de la Société de Marie en 1980), mais j’ai toujours eu le sentiment que c’est la foi qui me faisait tenir, dans toutes les circonstances de ma vie les plus heureuses comme les plus pénibles.
Et c’est aussi à ce moment-là, chez les Marianistes, que vous avez commencé à enseigner, un peu par chance !
J’ai terminé mon service militaire fin novembre 1977, et il était trop tard pour m’inscrire à la faculté. Le père Délas m’a alors proposé un travail de secrétariat au sein de l’établissement, pour me permettre d’avoir tout de même une situation. Puis une des enseignantes en sciences est partie en congé maternité, et l’on m’a proposé de la remplacer au pied levé. Je revois encore la scène : le Père Délas, qui m’avait donné quelques livres à potasser rapidement, m’a accompagné jusqu’à l’entrée de la salle de cours, et s’adressant aux élèves, leur a dit : « Voici votre nouveau professeur de physique ! » …C’est formateur !
« JE SUIS RESTÉ DANS CETTE FAMILLE MARIANISTE, QUI M’A VU GRANDIR COMME ÉLÈVE. TOUS MES REPÈRES VIENNENT DE LÀ. »
J’ai alors continué sur cette voie, et j’ai depuis enseigné partout où je suis passé : à Grand Lebrun jusqu’à la fin de l’année scolaire 1977-1978, en septembre 1978 je suis entré au noviciat d’Art sur Meurthe jusqu’en juillet 1980 où j’ai fait mes premiers vœux, puis je me suis retrouvé à l’Institution Sainte-Marie d’Antony pendant deux ans comme éducateur en première-terminale tout en complétant une formation scientifique à l’université d’Orsay en cours du soir. Ensuite j’ai été envoyé au Collège Saint-André de Colmar, et ensuite à Sainte Marie de Saint Dié à chaque fois pendant vingt-deux ans. À Colmar, j’ai également été surveillant, entre autres au foyer des internes. On m’a demandé si je voulais bien reprendre le groupe scout local, et j’ai accepté. Je suis donc effectivement resté dans cette famille marianiste, qui m’a vu grandir comme élève. Tous mes repères viennent de là.

Que retenez-vous de ces années passées auprès de vos nombreux élèves ?
D’abord l’ambiance particulière des établissements scolaires marianistes. Il était toujours important d’appeler nos élèves par leur nom, mais aussi par leur prénom. Je me donnais le défi d’accueillir chacun d’entre eux, avec ce qu’il ou elle était, et je me suis toujours efforcé de m’adapter pour aider ceux qui avaient des difficultés particulières. Face aux élèves turbulents, je me sentais interpelé, en quelque sorte, par le Christ lui-même, qui me disait : « Tu vois, cet élève, celui que tu ne supportes plus : eh bien Moi, Je l’aime ! Et Je te demande de l’aimer comme Moi. » C’est ce qui m’a enseigné le mieux la patience de dire, de répéter, de prendre le temps.
J’en suis même venu à demander, en début d’année scolaire, à enseigner systématiquement dans la classe qui était considérée par mes collègues comme la plus difficile ! Non pas parce que je considérais que c’était plus simple ; mais je crois que le métier d’enseignant consiste bien sûr à aimer la matière que l’on enseigne, mais d’abord à aimer les élèves eux-mêmes, à commencer par celles et ceux avec lesquels on a le plus de mal. Je sais bien qu’en matière d’éducation, le sens du verbe « aimer » peut être incompris aujourd’hui, tant il est malmené ou dévié par les utilisations dans les médias, les réseaux dit sociaux, par les jeunes d’aujourd’hui. Mais je reste convaincu que ce n’est que lorsqu’un élève sent qu’il reçoit de l’attention et qu’il est bien accompagné qu’il peut vraiment avancer et dépasser ses difficultés. Et cela, nos élèves savent le reconnaître chez un professeur. Un bon enseignant normalement n’humilie jamais ses élèves, en particulier devant ses camarades, mais sait le valoriser de façon intelligente.
« JE RESTE CONVAINCU QUE CE N’EST QUE LORSQU’UN ÉLÈVE SENT QU’IL REÇOIT DE L’ATTENTION ET QU’IL EST BIEN ACCOMPAGNÉ QU’IL PEUT VRAIMENT AVANCER ET DÉPASSER SES DIFFICULTÉS. ET CELA, NOS ÉLÈVES SAVENT LE RECONNAÎTRE CHEZ UN PROFESSEUR. »
Comment gériez-vous, justement, les élèves perturbateurs ou décrocheurs ?
Un jour, à Colmar, l’un de mes élèves du dernier rang, d’un très bon niveau et très sûr de lui-même, passait son temps à se moquer de ses camarades en difficulté alors que je les appelais au tableau pour les interroger. Je vais alors m’asseoir à côté de lui et lui demande de s’avancer à son tour. J’ai commencé par lui poser une question à laquelle je savais pertinemment qu’il aurait du mal à répondre, et je l’ai laissé au tableau, sans un mot, en intimant le silence à toute la classe. Quand il a commencé à paniquer, je suis revenu auprès de lui, et après lui avoir dit « Tu vois maintenant ce que cela fait lorsqu’on a du mal à répondre ? », je lui ai immédiatement posé d’affilée deux à trois questions plus faciles, et après y avoir répondu sans problème, je lui ai permis de reprendre sa place.
Les jours suivants, je me suis tout de même demandé si je n’y étais pas allé un peu fort ! Et c’est alors que la maman de l’élève concerné m’a appelé pour me dire « Je ne sais pas ce que vous avez fait à mon fils, mais cela fait deux ou trois jours qu’il veut absolument que je vous invite à manger à la maison ! ». À partir de ce jour, je n’ai plus eu à me plaindre de son comportement. À un autre élève, qui me demandait un soutien plus régulier afin de l’aider à ne pas redoubler sa seconde, j’ai fini par répondre, après avoir fait le point de ses acquis : « Je vais t’aider, bien sûr. Mais je ne te souhaite qu’une seule chose, c’est de redoubler ! Tu as malheureusement trop de manques dans les connaissances nécessaires pour passer en première, mais si tu redoubles, tu pourras aller bien plus loin que ce à quoi tu t’attends, car tu as un potentiel énorme ! » Il a effectivement redoublé sa seconde, et à ensuite effectué un parcours remarquable.
Quel regard portez-vous sur les défis particuliers auxquels notre système scolaire est confronté aujourd’hui ?
Il me semble que nous avons du mal à nous adapter à la société d’aujourd’hui. Prenez l’exemple d’une classe ordinaire, dans laquelle on aligne près de trente élèves en leur demandant d’avancer au même pas. Je sais bien qu’il est compliqué de faire autrement, mais c’est aussi source de bien des difficultés : certains s’ennuient, car on ne va pas assez vite pour eux. D’autres au contraire donneront toujours l’impression d’arriver après la bataille ! L’épisode du COVID a été pour moi riche d’enseignement : j’ai dû faire cours pour des élèves qui n’étaient pas là. J’ai donc fait des vidéos de 3 à 4 minutes sur un thème bien précis. Ce qui était important pour moi, au-delà du cours lui-même, était de leur parler, de leur expliquer les choses en m’adressant à eux. Les polycopiés bien faits ne suffisent pas. J’en ai eu des retours très positifs, des jeunes comme de leurs parents. Il nous faut donc inventer d’autres manières d’avancer. Les élèves qui comprennent enfin ce qu’on leur explique après tout le monde ne sont pas des idiots, ils ont simplement besoin de plus de temps, et d’avancer à leur rythme.
Au retour du dernier confinement, j’ai proposé à mes élèves quelque chose d’un peu particulier. « Chacun de vous reprend là où il est en est, tout simplement ! », leur ai-je dit, en leur donnant plusieurs références en fonction de leur niveau d’acquis. Pendant vingt minutes, je les ai tous vus se plonger dans les exercices avec assiduité. Jamais je n’avais pu aussi bien les observer travailler ni comprendre comment ils s’y prenaient qu’à ce moment-là !
Pour conclure, quelle est selon vous la plus belle mission d’un éducateur ?
Quand on a une certaine exigence humaine, les jeunes nous respectent, pour autant qu’on leur donne la possibilité d’avancer par eux-mêmes. C’est aussi vrai dans le scoutisme, où j’ai toujours eu à cœur de dire aux jeunes : « Tu es capable, tu peux. » Il est vrai que l’on pourrait faire tant de choses très bien soi-même, mais il est préférable de les faire réaliser par les jeunes, et mieux encore, que parmi ces jeunes, les plus expérimentés apprennent ce qu’ils savent faire aux petits nouveaux. Au fond, éduquer, c’est savoir devenir inutile !
Propos recueillis par Pierre Marot




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